« Personne n’est irremplaçable »

Le titre de cet article est justement le contraire de ce que cet article tente de démontrer. On a tous un jour entendu cette sentence péremptoire, à propos d’une personne qui change de poste ou qui vient de quitter ce monde, ce fulgurant « Personne n’est irremplaçable ».

En ce qui me concerne, c’était dans une réunion de travail. Sur l’instant ce fut un étonnement, voire même une réflexion intense pour savoir si j’avais bien compris le sens de cette phrase. Les phrases contenant plusieurs formes négatives sont toujours difficiles à bien comprendre. La négation (« n’est (pas) »), associant le mot « personne » — qui peut être le contraire de « quelqu’un » ou de « tout le monde » — et le mot « irremplaçable » construit comme le contraire de « remplaçable », aurait-il pu conduire à une ambiguïté de compréhension ?

Mais non, cette phrase signifie bien que « n’importe qui en particulier peut être remplacé par n’importe qui d’autre ».

Quel genre d’humain faut-il être pour énoncer cette phrase ? Que faut-il penser de ses congénères pour en arriver à énoncer cette phrase ? À quelle condition humaine faut-il réduire la personne dont on parle pour dire cela d’elle ?

La réponse est, finalement, assez simple. Considérer que les personnes sont des sortes de « pièces » que l’on peut remplacer par une pièce identique, ou des « robots » et que l’on peut remplacer par un autre robot qui assure exactement les mêmes fonctions. « Fonction » me fait tout de suite penser aux « fonctionnaires » (dont je suis) : un « fonctionnaire » est une personne qui est recrutée pour remplir des « fonctions », c’est-à-dire exécuter un travail bien défini. Et si un fonctionnaire part, il suffirait de le remplacer par un autre.

Réduire l’humain à sa fonction, c’est ignorer sa personnalité. C’est considérer un personnel comme impersonnel. Considérer une « personne » comme un « tout le monde » statistique.

J’en conclus que l’affirmation « Personne n’est irremplaçable » revient à déshumaniser une personne, puisqu’il s’agit de retirer de cette personne son côté singulier, unique. C’est considérer qu’une fonction donnée ne puisse pas être réalisée avec des sensibilités, des points de vue différents. Chacun de nous possède pourtant sa propre expérience acquise par une répétition, dans des conditions différentes. Chacun de nous peut exécuter une fonction en l’interprétant à sa façon.

C’est aussi ce qui fait la différence entre un logiciel de musique et un musicien interprète. L’interprète ne se contente pas d’exécuter la partition musicale, pourtant écrite avec un formalisme rigoureux. Il va au-delà de la lecture purement solfégique, il y ajoute le filtre de sa propre personnalité, sa sensibilité, sans trop trahir le compositeur.

Est-il bien raisonnable de comparer un musicien et un fonctionnaire ? On ne demande pas à un fonctionnaire d’interpréter les textes à sa façon ! Et pourtant, il existe plusieurs façons de classer des dossiers ou d’assurer ses missions. Nous ne sommes pas isolés dans un travail, nous sommes forcément en échange permanent avec les autres. À partir de là, les relations humaines, qui influencent notre environnement de travail, en sont forcément modifiées si l’on remplace une personne par une autre, y compris sur les mêmes fonctions.

Que l’on prenne n’importe quelle activité humaine, il y a plusieurs façons, tout à fait personnelles, de la conduire. On peut remplacer une personne par une autre, mais alors ce sera une situation différente.

Ainsi, chacun de nous est irremplaçable, en réalité. Et nous ne devrions plus jamais laisser dire que « personne n’est irremplaçable »…

 

Post scriptum : je dédie ce billet à François Arcis, décédé le 14 juillet. Il était Trésorier de l’UTLA-Pau, et avait remis à plat toute la gestion et la comptabilité, avec ses hautes compétences et sa ténacité. Lui aussi sera irremplaçable.

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